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La route des fruits

L'odeur de mon pays était dans une pomme...
Au même titre la chaumière, la pomme est image emblématique de la Normandie tout entière. Elle en est le fruit magnifié, reflet d’une mythologie associant les paysages de denses vergers, les floraisons cotonneuses de printemps, l’âpreté d’un cidre fermier ou l’ardeur gouleyante d’un calvados hors-d’âge. La pomme a gradé ce parfum d’interdit. Fruit défendu, malgré elle fruit du péché, elle conserve une connotation de révolte et d’indépendance, un arrière-goût sauvage et acidulé qui sied si bien au paysan normand. Mais dans cette vallée, elle n’est pas le fruit unique : précédée par la vigne, elle a dû partager l’espace avec le poirier tout d’abord, avec le cerisier et le prunier aujourd’hui.

Un micro-climat bénéfique
Sur les deux rives de la Seine, entre Bardouville et Bliquetuit, se sont développées d'importantes zones de production fruitière qui colonisent deux secteurs :
- le bourrelet alluvial, sorte de cordon littoral légèrement surélevé
- les premières pentes des terrasses d'alluvions anciennes appelées les Sablons.
Entre le bourrelet et les Sablons, les basses terres sont souvent tourbeuses et inondables : elles ne se prêtent pas à l'arboriculture qui délaisse également les hautes terrasses dévolues à la forêt. En aval de Rouen, le Val de Seine est un milieu difficile. Plus que la nature des sols, c'est son micro-climat qui a favorisé le développement de l'arboriculture : des températures plus douces, des falaises de craie blanche qui réfléchissent la chaleur et protègent du vent, des précipitations „oins abondantes…

Du vin de Conihout ne beuvez pas car il vous meine au trépas…
Entre Heurteauville et Duclair, les religieux de l'abbaye de Jumièges ont constamment développé une politique de plantation fruitière. Le biographe de Saint Philibert évoque déjà la vigne à Jumièges au VIIe siècle : "...des grappes de vignes fécondes dont l'écarlate liqueur gonfle d'immenses tonneaux...", que rappellent différents noms de lieux - le Clos de la Vigne, le manoir de la Vigne... Elle connaît sans doute son apogée du XIVe au XVIe siècle. Un vieux dicton a rendu célèbre le cru de Conihout, à défaut d'en faire l'apologie : "du vin de Conihout ne beuvez pas car il vous meine au trépas..." Au commencement était la vigne : la qualité médiocre des vignobles locaux et l'essor de la production issue des régions purement viticoles précipitent son déclin, l'arrachage des ceps et leur remplacement par les pommiers et les poiriers à compter du XVIIe siècle.

…moytié pomyers et moytié périers
Qui peut dire à quelle époque apparaît la culture du pommier dans notre région ? Existe-t-il des souches naturelles, comme semble en faire foi cette donation de 1203 autorisant les religieux de Jumièges à cueillir en forêt de Bretonne les pommes pour leur boisson ?. Ces sauvageons naturels n'autorisent pas le développement d'une réelle culture du pommier, rendue seulement possible, à la fin de l'époque médiévale, par l'introduction de greffons venus d'Espagne et par le perfectionnement des techniques de greffe et de sélection. Les baux concédés par l'abbaye de Jumièges reflètent la pression constante exercée sur leurs fermiers par les religieux, comme montre cet exemple, dès 1576 : les preneurs sont "... tenus et subjectz planter par chacun an... une douzaine d'entes moytié pomyers et moytié périers." Des dispositions analogues se retrouvent dans de nombreux baux, mais au fil des siècles, les conditions d'entretien se font plus précises, plus contraignantes. Ainsi, peu à peu, pommiers et poiriers semblent s'implanter aux dépens de la vigne, alors que ni pruniers, ni cerisiers ne sont encore mentionnés dans les textes.

Il n’y a pas de verger immobile
Le poirier, jugé inapproprié par les conseillers agricoles, a presque disparu. Le pommier lui-même ne règne pas sans partage sur les rives de Seine : ce sont aujourd'hui bigarreautiers et pruniers qui font la renommée de Jumièges, du Mesnil ou d'Heurteauville. Les variétés produites changent : à l'exigence de productivité s'ajoute celle de la vente, c'est-à-dire de satisfaire la demande du client. Des variétés de meilleure rentabilité s'imposent, alors que les goûts se banalisent, appauvrissant l'échantillon des variétés cultivées. Ainsi, les cours fruitières sont en perpétuelle évolution : il n'y a pas de verger immobile. Des quarante variétés de prunes commercialisées au début du siècle, une majorité a disparu des étals : la Gaillon, la Reine Claude, la Goutte d'Or, la Quetsche, la Prune de Monsieur ou la Verte Bonne restent les plus courantes.. Les cerises et bigarreaux se répartissent entre les précoces comme le Burlat, demi-tardives comme le Napoléon, ou tardives comme l'Hedelfingen. Les pommes à couteau enfin sont les Reinettes, la Cox Orange, la Boscoop, le Bailleul. Quant au Bénédictin, ne dit-on pas mais est-ce bien vrai - qu'il doit son nom à son introduction par les religieux de l'abbaye eux-mêmes ? La pomme à cidre est essentiellement destinée à la consommation locale : il n'y a ici ni cidrerie, ni distillerie industrielle. La distillerie reste artisanale : le bouilleur de cru installe son alambic à la saison, au cœur des hameaux. Aux vergers de haute-tige traditionnels, s'ajoutent ou se substituent les plantations de basse-tige, presque totalement dévolues au pommier. L’assurance d'une meilleure productivité, une cueillette plus facile et plus rapide en ont accéléré l'essor. Les demi-tiges permettent - comme les hautes-tiges - de générer un revenu complémentaire par le pâturage des moutons ou des vaches. Enfin les productions de fruits rouges - groseilles, framboises, fraises - se développent.

De la barque à la barrière
Les modes de commercialisation évoluent. Jusqu'en 1924, à Jumièges, des bateaux descendent la Seine jusqu'au Havre, ou gagnent l'Angleterre : les producteurs du Conihout les accostent en barque pour y transborder leurs fruits. Plus tard, des trains du soir sont formés en gare d'Yainville et chargés de fruits à destination du Havre. Les livraisons au marché de Rouen s'effectuent par voiture à cheval : il faut partir à 11 h du matin pour n'être de retour que le lendemain, en début d'après-midi. Aujourd’hui, les producteurs « font » les marchés ou portent leur marchandise au M.I.N. (Marché d’Intérêt National, à Rouen). Depuis les années soixante, nombreux sont en saison les étals installés sur le bord de la route, à l’entrée des cours, qui proposent leurs fruits aux chalands de passage : c’est « la vente à la barrière ». L’occupation du terroir est organisée en fonction des essences : le cerisier sur la partie la plus haute du bourrelet alluvial, près de la rivière, les autres espèces dans le reste de la cour. Les revenus se répartissent sur toute l'année : à la vente des bigarreaux – en mai-juin- succède celle des prunes, depuis juillet jusqu’en septembre ; l’automne est la pleine période des pommes, que leur conservation dans les chambres froides permet de vendre tout l’hiver.

Un écosystème forgé par l’homme
Le verger traditionnel est un écosystème créé par l'homme. Ainsi la nature et la place des arbres, le microclimat généré par les haies favorisent la vie d'une faune et d'une flore spécifiques. La flore se signale par exemple par les lichens, par le gui, parasite bien repérable, ou par un champignon, le polypore, qui dessèche les arbres. D'autres végétaux microscopiques provoquent ces maladies que sont l'oïdium, le chancre et la tavelure. Si le lérot est le rongeur le plus typique de ce milieu, grimpant dans les arbres pour se saisir des fruits et hibernant dans les troncs creux, les oiseaux sont les rois des vergers. La grive draine et la fauvette à tête noire consomment les baies du gui, qu'elles propagent. La mésange bleue ou la mésange charbonnière nichent dans les creux des vieux troncs, le bouvreuil se nourrit de bourgeons. Les coups de bec répétés du picvert sur les arbres usés s'entendent de loin, mais l'oiseau ne concède souvent que l'image furtive d'un vol ondulé. La chouette chevêche niche également dans les arbres creux, consommant musaraignes, mulots, campagnols et gros coléoptères : espèce menacée, elle fait l'objet d'une observation régulière. Insectivores au début du printemps, les étourneaux passent rapidement à un régime frugivore, se nourrissant d'abord de cerises, puis de fruits à pépins.
Les insectes enfin ont un rôle essentiel au verger, parfois nuisible comme celui des pucerons, parfois très utile, comme abeilles et bourdons qui pollinisent les fleurs, en assurant la fécondation par le transport du pollen.

Préserver le paysage, sauver le fruit
Les paysages de la vallée sont sans doute parmi les plus beaux et les plus fragiles de la région. Construits par l'homme dans un milieu hostile partagé entre des terres lourdes et inondables, et des sables stériles, ils correspondent à des schémas sociaux et économiques qui n'ont plus cours. La mécanisation, l'agrandissement des parcelles, la plantation de peupleraies, le drainage intensif sont autant de menaces que les contraintes de productivité font peser sur ce milieu . Soucieux de protéger ces espaces, le Parc a engagé une politique de concertation, mettant en place ou accompagnant des mesures d'incitation ou de protection, comme la plantation de têtards ou la gestion des milieux naturels par un pâturage extensif. II mène une action de soutien et de valorisation de la production fruitière, en particulier par la présentation de cette filière à la maison de la Pomme à Sainte-Opportune-la-Mare et par le suivi de quatre vergers conservatoires - vergers dans lesquels sont plantées et sauvegardées les différentes variétés d'arbres fruitiers. II a favorisé le développement de structures d'accueil touristique . les gîtes d'étape, les chambres d'hôtes offrent un hébergement agréable dans un cadre rural ; à côté de restaurants de qualité, les producteurs proposent des produits de terroir pour faire des recettes locales.

Un savoir-travailler
L’arboriculture est une activité exigeante qui demande un ,avoir-faire, mais aussi une grande quantité de travail investi dans de nombreuses tâches peu mécanisées : c'est un savoir-travailler, en quelque sorte. La conduite de la pépinière - semis et élevage des porte-greffes -, la plantation et la greffe, la taille de formation, les tailles annuelles... Les travaux qui paraissent les plus simples peuvent parfois présenter des risques ; ainsi, la cueillette sur de langues échelles dans les cerisiers dont les branches cassent comme du verre. L’apiculture permet d'augmenter la pollinisation des fleurs, mais aussi de produire un miel de qualité. De nombreux producteurs peaufinent encore, selon des méthodes traditionnelles, leur cidre et leurs eaux de vie de pomme ou de prune. Mais la vannerie a complètement disparu, qui utilisait les brins de saule et d'osier et permettait la commercialisation des fruits dans des paniers appelés mannes et touries. Le maintien d'une agriculture adaptée et le savoir-travailler de ces producteurs permettront de conserver ces paysages rares. De s'émerveiller au printemps quand la floraison des cerisiers couvre les paysages d'une chape blanche. De continuer à goûter les fruits charnus et authentiques à pleine maturité des vergers de haute-tige. De connaître enfin, les matins d'été, quand s'élève du sol une brume légère, le parfum envoûtant des pruniers chargés de fruits et de comprendre alors que l'odeur de ce pays est aussi... dans une prune !

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