
100 ans
de cinéma français :
Il y a cent ans, avec la première projection publique du
cinématographe des frères Lumière sur les
grands boulevards parisiens, naissait une invention qui allait
révolutionner le rapport des hommes au monde et ouvrir
de nouveaux horizons à l'imagination et à la création
artistique. En France, c'est avec faste que l'on fête ce
premier siècle du septième art, à travers
une multitude d'expositions, de rétrospectives, d'émissions
télévisées et de livres. Label France, qui
lui consacre son dossier spécial, reviendra tout au long
de l'année sur le cinéma et sur les manifestations
organisées à travers le monde notamment par le ministère
des Affaires étrangères.
L'histoire du cinéma français, les acteurs qui l'ont
fait connaître à l'étranger, la conception
du cinéma comme un art, la tradition française d'accueil
des artistes étrangers, son système d'aide et de
coproduction unique au monde... autant de thèmes abordés
dans ce dossier spécial à travers des portraits,
des interviews et des enquêtes. Moteur.
Le réalisme
poétique des années 30 :
Nouvelle surprise, au début des années 30 : le cinéma
était doué de parole et il ne le savait pas ! Comme
il en use très librement, certains lui reprochent aussitôt
d'en abuser. Comme si l'on pouvait parler trop lorsque Sacha Guitry,
Marcel Pagnol ou Jacques Prévert dialoguent pour vous !
« Atmosphère, atmosphère, est-ce que j'ai
une gueule d'atmosphère ? », s'indigne Arletty dans
Hôtel du Nord. « Je vous assure, cher cousin, que
vous avez dit "bizarre, bizarre" », chevrote Michel
Simon à Louis Jouvet, dans Drôle de drame. «
Moi, j'ai dit "bizarre" ? Comme c'est bizarre »,
répond l'autre.
Les acteurs sont les rois de la fête : Raimu, Fernandel,
Viviane Romance. Depuis qu'il lui a murmuré, dans Quai
des brumes, « T'as d'beaux yeux, tu sais!», Jean Gabin
et Michèle Morgan forment le couple cinématographique
français par excellence. Bientôt, on ne jure plus
que par Danielle Darrieux. Toutes les femmes s'habillent, se coiffent
et chantonnent comme elle pendant ces années noires de
l'Occupation où le coeur des Français bat caché,
comme celui des amants statufiés des Visiteurs du soir...
Avec le triomphe des Enfants du paradis de Marcel Carné,
considéré comme l'un des meilleurs films de l'histoire
du cinéma, avec la prolifération des ciné-clubs,
s'impose à la Libération, la notion « d'auteur
». Les stars s'effacent au profit des cinéastes et
de leur univers : Jacques Tati et Jour de fête, Robert Bresson
et les Dames du bois de Boulogne, Jean Cocteau et la Belle et
la Bête
Parmi les plus acharnés à défendre le cinéma
d'auteur, à travers la revue des Cahiers du cinéma,
le critique André Bazin et son disciple, le jeune François
Truffaut. Au début des années 50, tandis que Fernandel
fait un malheur en curé dans Don Camillo et que Gérard
Philipe entraîne tous les coeurs dans Fanfan la tulipe,
Truffaut vitupère contre son cinéma chéri
qui lui semble tombé entre les mains de techniciens froids
et sans âme. Tout de même, Truffaut défend
passionnément Renoir, Bresson, Becker ou Max Ophuls. Il
défend aussi une « starlette » que tout le
monde attaque : Brigitte Bardot.
Après quelques films mineurs, elle devient la plus grande
star du cinéma français, en 1956, avec Et Dieu créa
la femme de Roger Vadim. Ce n'est pas parce qu'elle se vautre
dans le péché que Bardot fait scandale, mais parce
qu'elle pourrait s'y vautrer, si le coeur lui en disait. C'est
sa liberté que la bourgeoisie, dont elle est elle-même
issue, juge insupportable. Bardot tue ce que l'après-guerre
avait accumulé de pesanteur et de rigorisme.
A sa suite, tout explose. A coups de maladresses géniales,
Godard, à partir d'A bout de souffle, viole la grammaire
du cinéma. Agnès Varda filme les rues (Cléo
de cinq à sept), François Truffaut, l'évolution
de son double, Antoine Doinel (les Quatre Cents Coups, l'Amour
à vingt ans, Baisers volés).
Bardot
et la révolution de la Nouvelle Vague :
Jacques Rivette, dans un Paris qui lui appartient, invente des
complots balzaciens. Eric Rohmer entame ses « contes moraux
», dont le plus célèbre est Ma nuit chez Maud.
Jacques Demy et Michel Legrand, eux, inventent, avec les Parapluies
de Cherbourg, un genre nouveau : ni comédie musicale, ni
opéra ; non, un film « en chanté ».
Une nouvelle génération d'acteurs interprète
ces films où l'on ose tout : Catherine Deneuve et sa soeur,
Françoise Dorléac, Jeanne Moreau, Anna Karina, Bernadette
Lafont et, bien sûr, Jean-Paul Belmondo qui va, d'A bout
de souffle à Pierrot le fou de Godard, en passant par l'Homme
de Rio de Philippe de Broca, faire voler en éclats l'image
du jeune premier classique.
La décennie qui suit est moins aventureuse. Les acteurs
populaires sont des quadra - voire des quinqua - génaires
: Philippe Noiret, Michel Piccoli, Yves Montand. Tous trois tournent
avec la bien-aimée des Français : Romy Schneider.
Le premier dans le Vieux fusil de Robert Enrico, les deux autres,
sous la direction de Claude Sautet (les Choses de la vie, César
et Rosalie). Sautet devient le chantre d'une France dont l'inquiétude
se dissimule sous une tradition de bon aloi. Impeccable, tout
cela est impeccable.
Ceux qui ruent dans les brancards le payent cher. Patrick Dewaere
se suicide. Jean Eustache meurt quelques années après
avoir signé un film brutal sur l'insatisfaction et le désespoir
: la Maman et la Putain. Tout de même, les années
70 révèlent un couple de stars : Isabelle Adjani
et Gérard Depardieu. Elle, elle se fait rare sur les écrans,
mais chacune de ses apparitions est un événement,
de l'Histoire d'Adèle H à la Reine Margot. Lui a
une boulimie de rôles. Avec le temps, le voyou des Valseuses
joue du Zola (Germinal) et du Balzac (le Colonel Chabert). Que
s'est-il passé, entre-temps ? Beaucoup de choses. Jacques
Demy est mort. Et Truffaut aussi, après avoir tourné
deux de ses plus beaux films, la Femme d'à côté
et Vivement dimanche ! avec Fanny Ardant « qui semble venue
d'un pays qui n'existe pas », selon son expression.
Une génération d'esthètes est arrivée,
petits génies de la belle image : le loft de Diva est devenu
aussi célèbre que la bouche de Béatrice Dalle
dans 37°2 le matin, de Jean-Jacques Beineix. Les jeunes se
sont trouvés une idole en Luc Besson, dont ils ont vu le
Grand Bleu une bonne dizaine de fois. Et Christian Clavier est
devenu le Louis de Funès d'un Gérard Oury moderne
: Jean-Marie Poiré, le réalisateur des Visiteurs.
A l'heure des bilans, tout n'est pas rose, mais le cinéma
français existe. Mieux : il fait exister les autres. Ni
Talons aiguilles de l'Espagnol Pedro Almodovar, ni Bleu, Blanc
et Rouge du Polonais Krzysztof Kieslowski n'auraient pu voir le
jour sans ce système d'aides, que certains critiquent et
que beaucoup de pays européens envient à la France.
Et puis, quelle palette d'auteurs! Alain Resnais vient de tourner
son film le plus inventif : Smoking, No smoking, André
Téchiné, dans la force de l'âge, réussit
son film le plus libre : les Roseaux sauvages et nous attendons
cette année les derniers-nés, entre autres, de Jean-Paul
Rappeneau (le Hussard sur le toit avec Juliette Binoche), Bertrand
Tavernier (l'Appât) ou Claude Lelouch (les Misérables
du XXe siècle).
Les jeunes ne sont pas en reste. Que de noms, presque encore inconnus,
mais qui ne le resteront pas longtemps : Arnaud Desplechin, Laurence
Ferreira Barbosa, Marion Vernoux, Tonie Marshall, Pascale Ferran,
Mathieu Kassovitz... C'est qu'il est vivace, ce vieux cinéma
français centenaire. Vivace et bien décidé
à rester vivant. Ce numéro de Label France en est
la preuve.
Festival
de cannes