
L’art est dans l’histoire
tout comme l’est l’histoire de l’art puisqu’il
est lié à un contexte que seule l’histoire
peut restituer. Selon l’historien d’art Hubert Damisch,
ce que met en forme l’œuvre d’art vient de plusieurs
horizons. L’œuvre n’est pas seulement produite
par l’histoire, elle induit de l’histoire sous des
modes variés et nuancés. Toutefois, concernant les
oeuvres d’art, l’histoire ne peut pas tenir de lieu
de pensée ni constituer un jugement définitif. Il
suffit de prendre la préhistoire en exemple puisque dans
ce domaine on ne dispose que de repères archéologiques
et techniques sans l’appui d’aucun témoignage
écrit ou oral qui nous soit parvenu. Il n’existe
donc aucune donnée historique en dépit du fait que
les études ont pu se développer sans l’apport
de l’histoire.
Il y a cependant une histoire sociale de l’art mais plus
important est le destin ultérieur de l’œuvre
par son action et ses effets qui se sont prolongés jusque
dans la culture présente. Il est de fait que l’œuvre
d’art garde un sens en dehors de son contexte historique
et il serait mal venu de voir les oeuvres d’art avec les
yeux des contemporains, de ceux qui en furent les premiers témoins
ou les premiers destinataires.
De ce fait, interroger une œuvre d’art c’est
d’abord être amené à s’interroger
sur ce qu’il en est de notre propre regard et se demander
comment et pourquoi cette œuvre continue de fonctionner,
une fois séparée de son contexte d’origine
et qu’elle ne cesse pas de nous interpeller ou de nous ravir.
En
matière d’art, l’interprétation réussie
d’une œuvre implique donc qu’elle soit plus présente
que jamais à nos yeux et qu’elle résiste à
toutes ces tentatives d’explication qui tendent à
la reléguer dans un arrière-plan avec un rapport
à l’histoire. Il suffit de comparer l’histoire
des arts avec celle des sciences laquelle comporte un enjeu de
vérité au niveau de la découverte scientifique.
On ne peut tomber dans ce schéma en parlant de l’art
qui serait ainsi lié à des critères idéologiques,
voire des arbitraires. Il y a des enjeux esthétiques à
prendre en compte car l’histoire de l’art est informée
par l’esthétique quoique le problème est de
savoir si connaître parfaitement une œuvre permet d’en
conclure à sa valeur de beauté. On peut également
à l’inverse chercher à savoir si l’on
peut atteindre à une connaissance parfaite des oeuvres,
sans que soit posée la question de la qualité esthétique.
Il faut peut-être dire que l’histoire n’est
jamais mieux elle-même que quand, loin de se contenter de
replacer les oeuvres dans leur contexte d’origine, elle
s’efforce de présenter à travers le temps
qui les a vus naître, le temps qui les connaît. On
se trouve ainsi confronté au besoin de lire une œuvre
avec le regard de son temps, indépendamment de l’histoire
dont elle fait partie.
En outre, on ne peut négliger certaines grandes ruptures
artistiques dans le cours de l’histoire qui ne correspondent
pas toujours avec des changements de société mais
aux évolutions des artistes en dehors du contexte de l’histoire.
Lorsque la peinture à l’huile est apparue, le Moyen
Âge n’était pas encore terminé. Lorsque
les premiers tableaux de perspective ont commencé à
être produits, la Renaissance n’était pas encore
une réalité. Lorsque le Caravage a traité
du réalisme dans ses oeuvres, les critères en matière
de représentation picturale à son époque
n’avaient pas encore évolué et son genre tellement
révolutionnaire n’a finalement été
pleinement reconnu qu’au XIXe siècle. En ce sens,
les oeuvres du Caravage ne correspondent pas à l’esprit
ou à l’histoire de la fin du XVIe siècle tout
comme celles de Van Gogh qui ne se sont pas inscrites dans le
mouvement en vogue de la peinture de la fin du XIXe siècle.
Incompris à leurs époques, ces deux artistes, tout
comme d’autres, sont devenus des légendes de l’histoire
de l’art alors qu’aujourd’hui leurs oeuvres
nous interpellent tant et qu’on peut les expliquer ou les
décortiquer à loisir. L’histoire de l’art
sert avant toute chose à dresser une chronologie sans se
conformer à un rapport précis avec l’évolution
de l’humanité. On le constate avec la préhistoire
avec des oeuvres pariétales créées selon
une étroite continuité entre 30 000 et 10 000 ans
avant J .-C tandis que l’accélération de l’histoire
après cette période n’a pas été
vraiment synchrone avec l’évolution de l’art.
On constate aussi des régressions esthétiques à
certaines périodes dues à plusieurs facteurs qui
n’ont pas tous un lien avec l’histoire mais plutôt
avec la sociologie. 
L’art durant l’antiquité a dépendu des
systèmes en place par les Grecs et les Romains puis par
la suite de la puissance progressive de la Chrétienté
à partir du IVe siècle jusqu’à ce que
les artistes se libèrent progressivement de sa férule
pour atteindre une autonomie dans la création. Par la suite,
l’art néoclassique a vu le jour avant même
l’instauration de l’Empire en France dont le style
s’est inscrit dans cette mouvance. L’art impressionniste
n’a pas percé durant la seconde moitié du
XIXe siècle mais plutôt au début du XXe, soit
une quarantaine d'années après son apparition, alors
que les historiens l’inscrivent dans l’histoire des
années 1880-1890. Quant au Cubisme, on ne pourra pas affirmer
qu’il corresponde à la période des années
1910-1920 mais qu’il constitue un mouvement précurseur
tant il a été généralement à
l’opposé des goûts des individus de cette époque.
On peut d’ailleurs mieux appréhender aujourd’hui
les oeuvres cubistes créées durant la Première
Guerre Mondiale et mieux les interpréter que les contemporains
qui les ont vu naître.
En conclusion, l’importance de ce qui est réalisé
à présent ne peut être totalement compris
aujourd’hui alors que demain on pourra la mesurer avec plus
d’à-propos. En fait, rares ont été
les artistes chez qui on a pu de leur vivant déceler leur
génie. Il a fallu la longévité d’un
Renoir, d’un Monet, d’un Rodin ou d’un Picasso
pour concevoir à temps qu’ils avaient été
des pionniers dans leur art mais d’autres ont disparu sans
connaître la consécration.